Sans honte comment pourrions-nous vivre ensemble?

*Nous avons tous un jour éprouvé ce sentiment qui déstabilise même les plus solides. Comment s’en libérer ? Quel antidote à ce poison ? Et si la honte était essentielle à notre développement ? Pour nous, la romancière et le neuropsychiatre croisent leur expérience. Rassurant. (Madame Figaro-13.12.2010.)

 par Dalila Kerchouche

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Madame Figaro. – Avoir honte est une expérience rebutante. Or, vous semblez tous deux aimantés par ce sentiment. Qu’est-ce qui vous fascine ?
Boris Cyrulnik. – Le silence épais qui l’entoure. La honte, nous l’avons tous éprouvée, pendant une minute ou une vie entière. On sait tous de quoi on parle. Ou plutôt, on sait tous de quoi on ne parle pas. Même les psychanalystes, qui ont largement exploré la culpabilité, ont glissé dessus. Or, si la honte cause de petites blessures narcissiques, elle provoque aussi des souffrances béantes, un effondrement de l’estime de soi, lorsqu’elle installe en nous une voix insidieuse et toxique qui murmure : « Tu es minable. » J’ai écrit ce livre pour dire qu’il est possible de s’en libérer.

Karine Tuil. – Pour ma part, je suis frappée de voir à quel point son curseur est variable ! Dans mon roman, je raconte l’histoire de Juliana Kant, une riche héritière d’une famille d’industriels allemands, manipulée par un gigolo. Après cette liaison, elle ressent une honte féroce, violente, qui la pousse à se venger de l’homme qui l’a humiliée. En revanche, elle tait obstinément le passé nazi de sa famille, et sa fortune gagnée grâce au travail forcé pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette honte-là, elle ne l’assumera jamais.

Même une femme belle et fortunée peut donc être secrètement rongée par la honte !
K T. – Quand d’autres ont honte d’être pauvres, Juliana Kant, elle, a honte d’être riche. Elle ne parle pas d’argent et s’habille très simplement. Comme si la honte de cette fortune gagnée indûment s’était à la fois déplacée et modifiée dans le temps…

B C. – C’est vrai, rien ne nous protège de la honte. C’est un sentiment plastique, qui dépend de l’influence que l’on accorde à l’autre. L’ambitieux peut très bien cacher un honteux en quête de revanche sociale : « Vous croyez que je suis minable. Je vais vous montrer de quoi je suis capable. » Il consacre tous ses efforts à sa réussite, mais il est dans le combat, non dans l’épanouissement. Il ne se libère pas de son poison : il trouve un contrepoison coûteux. Dans sa vie, la honte reste la référence.

 *Un sentiment nécessaire au développement affectifElle nous empoisonne la vie. Mais vous dites aussi qu’elle nous construit…
B C. – Elle est même essentielle à notre développement affectif ! Un enfant éprouve ses premières hontes vers 4 ans, quand il perçoit mentalement l’existence des autres et qu’il peut souffrir de leur regard. À petites doses, la honte transforme l’enfant – ce « petit pervers polymorphe » décrit par Freud, qui ne se soucie que de lui et de son plaisir – en un être moral, capable d’empathie et d’altruisme, qui se soucie de l’opinion des autres. Sans honte, comment pourrions-nous vivre ensemble ? À fortes doses, en revanche, elle ligote une personnalité, la paralyse, la désocialise, voire la détruit. On dit « mourir de honte ». C’est un frein à l’existence.
Avec tous les diktats qui pèsent sur la vie des femmes, notamment en matière d’apparence et de beauté, vous paraissent-elles plus perméables à la honte ?
B C. – C’est difficile à dire. Les hommes aussi la subissent. Mais les femmes sont davantage soumises par la culture de la honte du corps, et ce depuis des siècles. Par exemple, j’ai vu en Italie des chemises de nuit fendues au bon endroit pour que monsieur puisse planter un enfant dans madame sans la voir nue. J’ai aussi entendu des femmes d’un certain âge dire : « Quand le plaisir sexuel me surprenait, j’avais honte. »

K T. – Dans l’affaire Kant, qui est pourtant contemporaine, Juliana a dû s’excuser publiquement d’avoir eu une liaison adultère. Cette histoire fait écho aux déboires extraconjugaux du joueur de golf Tiger Woods ou de l’ancien président des États-Unis Bill Clinton, qui ont l’un et l’autre provoqué des scandales énormes. Eux aussi ont dû demander pardon en public. On vit dans une société où la honte liée aux affaires de mœurs reste très forte.

En même temps, dans la passion amoureuse, la honte semble totalement balayée !
K T. – Quand j’ai découvert l’histoire de Juliana Kant, qui s’est donnée aveuglément à un inconnu croisé dans un hôtel, je me suis interrogée : pourquoi une femme de pouvoir a-t-elle pris des risques aussi insensés ? À un moment donné, le gigolo lui demande de se mettre à genoux. Elle accepte, rouge d’émotion et de honte. Pour la première fois de sa vie, cette femme de pouvoir, qui a l’habitude de dominer les autres, se sent bien dans cette position de soumise. La honte devient pour elle une source de jouissance.

B C. – Absolument. Dans la passion, on accepte toutes les hontes. Un couple aimant, par exemple, vit des instants érotiques où la honte peut s’avérer délicieuse. Ils inventent des scénarios où ils se sentent gênés, mais tant pis, ils surmontent leur pudeur, comme une offrande à l’autre. Cette honte-là participe au ciment de l’intimité d’un couple.

BIO EXPRESS

BORIS CYRULNIK
Âgé de 73 ans, ce célèbre neuropsychiatre a popularisé le concept de la résilience, la capacité de l’être humain à rebondir après un événement traumatisant. La plupart de ses essais ( Un merveilleux malheur, et surtout Les Vilains Petits Canards_, 500 000 exemplaires vendus) sont des best-sellers. 

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« La honte se transmet souvent par le silence »La honte ne découle pas seulement de soi ou du couple, mais aussi de sa famille. Est-ce un héritage inévitable ?
K T. – Je crois que nos parents nous la transmettent malgré eux. Dans votre livre, Boris Cyrulnik, vous évoquez la honte que vous avez ressentie, enfant, d’être un enfant juif pendant la guerre, obligé de se cacher pour survivre. J’en ai été très touchée. Je me souviens qu’à la maison mes parents refusaient de dire « juif », parce que ce mot était lié à la souffrance et à la destruction. Inconsciemment, sans jamais l’avouer, ils en avaient honte.
B C. – Ils n’avaient pas besoin de dire pour transmettre. La honte se transmet souvent par le silence, par une étrangeté comportementale que les enfants ont du mal à nommer. Il y a deux possibilités : soit elle devient source d’angoisses, soit elle se
transforme en fantasmes. Et donc en matière à romans, films, pièces de théâtre, etc. Souvent un artiste sublime ses hontes d’enfant. Dans votre roman, Karine, vous le faites merveilleusement.

K T. – Je ne m’en suis même pas rendu compte ! Pour mon livre, je me suis inspirée d’un fait réel paru dans la presse en 2007. J’ai découvert que cette riche héritière avait un grand-père adoptif, Richard Friedländer, qu’elle a renié parce qu’il était juif. Ce personnage m’a brusquement renvoyée à ma propre histoire, à la difficulté d’être juif. Moi qui ne voulais absolument pas écrire sur lui, je lui ai, au final, consacré tout un chapitre. L’écriture nous renvoie, malgré nous, à notre propre honte.

BIO EXPRESS

KARINE TUIL
À 38 ans, cette romancière confirmée a été largement primée (prix de Flore, prix Wizo, etc.). Ses livres sont régulièrement sélectionnés pour le Goncourt. Deux de ses ouvrages ( Quand j’étais drôle et Douce France, tous deux chez Grasset …sont en cours d’adaptation au cinéma. Son huitième roman, Six Mois, six jours (Grasset), est une œuvre trouble et puissante. Plus d’infos sur www.karinetuil.com

 *S’accepter comme on est

À votre avis, qu’est-ce qui nous libère de la honte ?
B C. – Elle devient plus légère quand l’entourage cherche à comprendre et non pas à juger. Elle s’apaise aussi avec l’âge, parce qu’on est plus fort, plus confiant et que l’on s’accepte comme on est. On accorde moins de pouvoir au regard des autres.

Est-il possible de rompre la transmission de la honte ?
K T. – Je crois qu’il faut essayer de ne pas répéter les erreurs de ses parents. À l’inverse de ma famille, j’ai voulu transmettre à mes enfants la judéité non comme une honte, mais comme une fierté et une richesse, à travers notamment la lecture de penseurs importants comme Martin Buber ou Emmanuel Levinas, et l’ensemble de l’héritage intellectuel juif. Pour moi, la réparation de la honte est passée par la culture.

B C.– C’est incroyable ! Nous avons la même biographie ! Moi aussi, j’ai réagi comme vous. Pendant la guerre, je portais un nom non juif, Jean Laborde. Je me sentais honteux de porter ce nom, parce que c’était trahir mes parents, ma famille et mes origines. Mais j’y étais obligé pour survivre. À la Libération, je n’ai eu qu’une idée en tête : rétablir ma filiation. Je voulais reprendre mon vrai nom et le réparer socialement aux yeux des autres. D’où les longues études que j’ai faites et tous les ouvrages que j’ai écrits sur la résilience. En quelque sorte, la honte a déterminé ma vie. D’un nom porte-malheur, je voulais en faire un nom porte-bonheur.

Karine Tuil est l’auteur de Six Mois, six jours, (éd. Grasset).

Boris Cyrulnik publie Mourir de dire. La honte (éd. Odile Jacob).

 

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5 réponses à “Sans honte comment pourrions-nous vivre ensemble?”

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