Rêve-party en campagne

**Les deux ténors du design brésilien aiment la jungle, le chaos, le kitsch… Avant de s’attaquer au Café de l’Horloge du musée d’Orsay, c’est dans le domaine de Boisbuchet, en Charente, que Fernando et Humberto, militants de l’imperfection et de l’imprévisible, ont choisi d’animer un atelier. Fou, non ?

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Fernando Campana est assis sous l’auvent à bateaux, face au lac, et ramasse méthodiquement des brindilles, comme le ferait un castor. Il les classe. À droite les petites baguettes sèches et minces, à gauche les grandes, courbées et souples, au milieu les feuillues. Avec son pied, il lisse le sol en terre battue et commence à planter, après l’avoir assoupli, un premier morceau de bois pour en faire une arcade. Il le croise avec un deuxième arc, puis un troisième ; il remplit les jours avec d’autres tiges plus courtes et plus touffues qu’il imbrique les unes dans les autres.

En une demi-heure, Fernando a fabriqué la maquette d’une nef. Il appelle son frère Humberto qui arrive calmement, les bras ballants, la tête ailleurs et les cheveux en bataille, comme un Snoopy qui aurait mal dormi : « Regarde, c’est la nouvelle église de Brasilia… Mieux qu’Oscar Niemeyer, non ? »

Les deux frères Campana, Humberto et Fernando, respectivement 56 ans et 48 ans, le plus jeune en chemise Lacoste (dont ils ont réalisé une série limitée), volubile dans son parfait français roucoulant ; l’autre, en simple tee-shirt, plus austère et silencieux, sont venus animer, pour la sixième année consécutive, un atelier à Boisbuchet, la propriété du baron balte Alexander von Vegesack. Un domaine de 150 hectares situé en pleine Charente, traversé par la Vienne, et parsemé d’œuvres d’art laissées par les différents invités : la coupole de Jörg Schlaich (auteur du stade olympique de Munich), le pavillon de papier du Japonais Shigeru Ban, la pyramide de Brückner & Brückner.

« Le métissage et l’extravagance sont l’ADN du Brésil »

Autour d’eux, 24 étudiants, venus de Corée, de Turquie, d’Allemagne, du Mexique, de France, sont là pour suivre, durant une semaine, ces deux stars brésiliennes de la récup qui font du design comme ils feraient de l’acrobatie, avec des fils, des cordages, des bouts de tissu, des boîtes de conserve, des bambous. Médusés, les élèves observent cette « église de Brasilia » et s’interrogent :
« Est-elle réalisable ? »
« Comment tient-elle debout ? »
« D’où vous viennent vos idées ? »

À cette dernière, Fernando répond : « Les idées, c’est comme l’appétit : ça vient en mangeant, en observant et en rêvant. » En préambule de leur atelier, ils ont présenté une vidéo sur leur travail. On y apprend qu’Humberto, d’abord avocat, a trouvé sa vocation sur une plage de Bahia, en ramassant des coquillages, et que son frère, Fernando, architecte, les collait sur des cadres pour en faire des miroirs qu’il allait ensuite vendre.

C’était il y a vingt ans. Depuis, les frères Campana, exposés au MoMA, au Vitra Design Museum (1) et à Versailles (2), ont bousculé le design des années 80. Premier délit, la chaise Favela composée de débris de bois trouvés dans les poubelles de São Paulo. Une révolution. « Nous nous servons de ce qui nous tombe sous la main. Le Brésil n’est pas la Scandinavie. C’est un pays sale, et nous aimons la saleté, le chaos, l’imperfection des matériaux de récupération. Le métissage et l’extravagance sont l’ADN du Brésil », explique Humberto.

Les élèves s’éparpillent dans la campagne

« Le design brésilien était en teck. Nous voulions éviter cela. Notre père, ingénieur agronome au Brésil, nous a toujours dit que couper un arbre était un crime. Plutôt que de détruire la forêt, nous avons décidé de fabriquer des objets avec ce que nous avions sous la main », complète Fernando.

Puis, s’adressant aux étudiants : « Et maintenant à vous ! Vous allez inventer un lieu entre l’étang, le potager et le petit bois. Le cahier des charges est simple : il faut que votre projet soit constructible en trois jours et fabriqué uniquement avec ce que vous trouverez sur les terres de Boisbuchet. Rendez-vous demain après le déjeuner. La maquette sélectionnée sera réalisée par vos soins. Exécution. »

Divisés en six groupes de quatre, les élèves s’éparpillent dans la campagne pour étudier la topographie du lieu. Il fait chaud en cette fin d’après-midi d’août. Certains s’installent à l’ombre pour réfléchir, d’autres dans une barque pour ausculter le terrain à partir de l’eau, ou piquent une tête avant de s’allonger au soleil sur le plongeoir. Une heure plus tard, le gong se fait entendre. C’est le teatime. Tout le monde accourt. Le thé est servi dehors sur de longues tables campagnardes dressées près des dépendances.

Boisbuchet, succursale de l’utopie rousseauiste

Fourier a inventé les phalanstères, la gauche sioniste, le kibboutz et Alexander von Vegesack, Boisbuchet, succursale de l’utopie rousseauiste. Le baron a toujours eu la fibre organisatrice et pédagogue, comme on l’était dans les grandes familles de l’aristocratie balte où les enfants, jamais laissés livrés à eux-mêmes, étaient confiés à des éducateurs.

« On étudiait les sciences naturelles dans la campagne, l’astronomie en regardant le ciel, la peinture dans les musées, et la musique dans le salon de musique. » Son père descendait de la noblesse balte et sa mère de l’aristocratie de Silésie. Ils habitaient le château des princes Wittgenstein en Westphalie, rempli d’armures et de tapisseries avec lesquelles le jeune Alexander, né en 1945, conversait.

« J’ai toujours détesté l’école, l’immobilité, la contrainte, c’était une torture. Très jeune, je me suis mis à voyager, au Danemark à 12 ans, en Angleterre à 13 ans, en Turquie à 14 ans, où j’ai fait passer en fraude les bijoux d’une princesse égyptienne amie de son oncle. Le gouvernement de Nasser menaçait de les lui confisquer. J’ai ouvert des boutiques où je vendais des vêtements de CRS français ou de l’armée allemande ; j’ai créé une communauté à Hambourg et un centre de culture alternative, Fucktory, j’ai fondé une agence de voyage, Atlas Atlantik Tour, sans jamais cesser d’acheter des tas de meubles de Charles et Ray Eames, de Rietveld, d’Alvar Aalto. »

« À Boisbuchet, même les légumes sont design »

En 1987, le magazine Elle décoration publie des photos de sa collection de mobilier contemporain. Le Centre Pompidou, dans la foulée, lui demande d’être le commissaire d’une exposition sur le bois courbé. Le musée Vitra, en Allemagne – construit par Frank Gehry et inauguré en 1989 -, le nomme directeur après lui avoir acheté une partie de sa collection. Grâce à cet argent, Vegesack achète, en 1991, le domaine de Boisbuchet, le retape et ouvre le centre à de jeunes designers six ans plus tard.

En quelques jours, un chef-d’œuvre sera réalisé sous le regard critique et bienveillant des frères Campana. Entre deux inspections, ils se promènent dans le potager où les citrouilles sont gonflées comme des montgolfières et les tomates ont des cornes comme dans un tableau d’Arcimboldo. « À Boisbuchet, même les légumes sont design », déclarent-ils en prenant des photos. Bientôt un siège potiron ? (Le Figaro-Paru le 30.10.2009.)

(1) Rétrospective des vingt ans des frères Campana (1989-2009), Vitra Design Museum, Charles Eames Str 1, 79576 Weil am Rhein, Allemagne. Rens. par mail : info-weil@design-museum.de Et sur : www.design-museum.de

(2) Exposition jusqu’au 5 décembre à la Maréchalerie, Centre d’Art Contemporain, 5, av. de Sceaux, Versailles.

 

7 réponses à “Rêve-party en campagne”

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