Boukhara et Samarkand, cités mythiques

La place du Registan, à Samarkand. Elle fut construite par les descendants de Tamerlan,
La place du Registan, à Samarkand. cité islamique construite par les descendants de Tamerlan…

Rasées par Gengis Khan en 1220, Boukhara et Samarkand, villes phares de la route de la soie, ont toujours fait rêver Marco Polo. Bien qu’il n’y soit jamais allé…

Boukhara et Samarkand, cités mythiques coeur- Les choses vues pour vues, et entendues pour entendues! On ne saurait être plus clair. Dès le prologue de son ouvrage, conscient du séisme qu’il va provoquer et des doutes qu’il va susciter chez ses contemporains, Marco Polo, via la plume de son chroniqueur Rustichello, prend les devants. Ce qui autorise et justifie les digressions parfois abracadabrantesques qui émaillent le récit.

On pense à tous les mythes et légendes qui nourrissaient l’imaginaire – foisonnant – du Moyen Age et qu’il rapporte sans retenue ni ironie (probablement, y croyait-il lui-même, comme 99% des Européens de ce temps):l’arche de Noé sur le mont Ararat, Alamut et la secte des Assassins, le royaume chrétien du Prêtre Jean (monarchie fantasmée, située en Orient, et dont les croisés espéraient qu’elle les aiderait à prendre l’islam à revers). Ou aux créatures fabuleuses dont on lui aurait rapporté l’existence à travers son périple:cynocéphales (anthropophages, de surcroît) des Andaman, serpent géant muni de pattes, griffons capables de transporter des éléphants…

 

Les coupoles marchandes de Boukhara, que se partagent les différentes corporations (chapeliers, bijoutiers, etc.), sont toujours aussi somptueuses. Ici, le marché aux tapis.
Les coupoles marchandes de Boukhara, que se partagent les différentes corporations (chapeliers, bijoutiers, etc.), sont toujours aussi somptueuses. Ici, le marché aux tapis.

 Idem pour les lieux qu’il décrit. L’Ouzbékistan (1) en est l’exemple le plus flagrant. A plusieurs reprises, il évoque Boukhara et Samarkand, ces deux astres urbains, impossibles à ne pas citer quand on parle de la route de la soie (2), bien qu’il n’y ait jamais mis les pieds. Mais son père et son oncle (3) y ont longuement séjourné, contraints et forcés, lors du premier voyage. Les chapitres II et III du Devisement nous apprennent en effet que, venant de la mer Caspienne, ils « alerent par un desert qui estoi lonc. XVII. journées ». Il s’agit du désert de Kyzylkoum (sables rouges), qui sépare l’oasis de Khiva et celle de Boukhara. Le long de la route qui relie ces deux villes (il ne faut plus que huit heures en voiture), on trouve encore, à intervalles réguliers, les sardoba (citernes), qui conservaient une eau fraîche pour les caravaniers et leurs montures.

Car un conflit vient d’éclater entre Berké, khan de la Horde d’Or (le vice-royaume du Caucase), et Hulagu, khan de Perse (incluant l’Iran et l’Ouzbékistan). Les épigones de Gengis Khan se disputent l’héritage, la querelle portant ici sur le contrôle de l’Azerbaïdjan. A cause des escarmouches continuelles et de l’insécurité qui règne dans le pays, les deux frères sont donc bloqués pendant trois ans (de 1262 à 1264) à Boukhara!

Qu’en disent-ils à Marco, lors des veillées et des bivouacs (cette transmission orale fait partie de la formation prodiguée au jeune marchand), de leur interminable pérégrination? Peu de choses, si ce n’est que « la cité estoit la meillour de toute Persie ». Sans plus de détails. Et pour cause:à ce moment-là, Boukhara n’est plus que l’ombre d’elle-même. Certes, la dynastie samanide en avait fait un extraordinaire laboratoire intellectuel et culturel au IXe siècle. Sa bibliothèque rivalisait avec celle de Chiraz, en Iran. La fine fleur des lettrés arabes et persans s’y donnait rendez-vous:Avicenne y rédigea son Qanoun et le poète Roudaki y composa ses élégies. Son système d’irrigation faisait vivre 300.000 habitants, population considérable pour l’époque. C’était compter sans Gengis Khan…

 

A Samarkand, la nécropole Chakhi Zinda, destinée à la famille de Tamerlan (les Timurides), est un kaléidoscope de faïences, majoliques, mosaïques.
A Samarkand, la nécropole Chakhi Zinda, destinée à la famille de Tamerlan (les Timurides), est un kaléidoscope de faïences, majoliques, mosaïques. ( FIGARO MAGAZINE)

 En 1220, l’illustre conquérant se présente aux portes de la ville avec ses cavaliers. Les 30.000 soldats turcs de la garnison sont occis jusqu’au dernier. Boukhara est violée, pillée, rasée. Les échos du sac (bientôt suivi par celui de Samarkand) franchissent les frontières et parviennent jusqu’en Occident, amplifiés jusqu’à la nausée. Les Mongols, appelés Tatars en farsi (persan), deviennent chez nous les Tartares, terme qui rappelle à la fois les Barbares et le Tartare, la région la plus profonde des Enfers chez les Grecs (4) ! Un siècle après le passage des armées mongoles, un autre voyageur célèbre, le géographe arabe Ibn Battuta note encore avec dépit que « seuls quelques mosquées et bazars ne sont pas en ruine ».

L’actuelle Boukhara, la ville aux 365 mosquées (une pour chaque jour de l’année, dit-on), dont 140 sites sont classés au patrimoine de l’humanité par l’Unesco, a donc été reconstruite ex nihilo au XVe et au XVIe siècle. De la période prémongole ne subsistent plus que quatre monuments:les mausolées d’Ismail Samani et de Tchachma Ayoub, la mosquée Nomozghok et, surtout, le minaret Kalân. Terminé en 1127, haut de 47 mètres, il faisait la fierté de Boukhara et Gengis Khan lui-même, subjugué par sa majesté, décida de l’épargner. Il faut dire qu’il ne servait pas qu’au muezzin:c’est du sommet de cette tour qu’on jetait les condamnés, préalablement enfermés dans un sac de jute avec un chat sauvage (subtil châtiment appliqué aux épouses adultères) ! Usage qui perdura jusqu’au XIXe siècle et qui ne pouvait pas déplaire au khan.

Samarkand (la « grant cité de Samartan », selon Marco Polo), qui brillait d’un éclat encore plus vif que Boukhara, connut un sort identique. Ses rues pavées, ses palais et ses jardins (5) ne surent émouvoir Gengis Khan. Toujours en 1220, après avoir gobé Boukhara en guise d’apéritif, il décide de l’avaler également. Les canaux qui alimentent la ville en eau potable sont obstrués, afin d’assoiffer les assiégés. Puis les Mongols enfoncent les remparts et commencent leur razzia. Ceux qui tentent de fuir sont cloîtrés dans une mosquée et grillés vifs à l’aide de pots de naphte enflammé. Les survivants, réduits en esclavage, sont déportés en convois vers la Mongolie.

 

A l'intérieur des murailles de Khiva, oasis caravanière, le dernier chamelier ne propose plus que des tours aux enfants.
A l’intérieur des murailles de Khiva, oasis caravanière, le dernier chamelier ne propose plus que des tours aux enfants.

 Du champ de ruines laissé par les hordes, un autre Mongol, Timur Lang ou Tamerlan (1336-1405) dans sa version francisée, tout aussi belliqueux mais plus constructif que Gengis Khan – à la lignée duquel il a tenu à s’apparenter en trafiquant sa généalogie -, fera sa capitale. Tel le phénix renaissant de ses cendres, la ville martyrisée et humiliée deviendra progressivement ce bijou turquoise, tout en majoliques, mosaïques et faïences, que nous connaissons aujourd’hui (elle est inscrite au patrimoine de l’humanité depuis 2001). Timur Lang («le boiteux d’airain», suite à une blessure à la jambe reçue au combat) pour nous, mais Amir Timur («le seigneur d’airain») pour les Ouzbeks qui le vénèrent comme un demi-dieu ! En témoigne son grandiose et somptueux mausolée, le Gur-Emir, où ils viennent toujours se recueillir (soixante-dix ans de communisme n’ont jamais altéré ce culte) dans un décor de marbre, de jade, d’onyx et de dorures.

Mais c’est le Registan qui représente au mieux la Samarkand des Timurides (les talentueux descendants de Tamerlan et les continuateurs de son

 œuvre). A l’intersection des six routes d’un empire qui s’étirait jusqu’à Moscou et Delhi, sont ainsi dressées les trois madrasa (écoles coraniques) qui font la gloire de la ville et symbolisent sa puissance : celle d’Ulug Beg, celle de Chir Dor et celle de Tilla-Kari. Des pyramides de têtes – coupées – au triptyque architectural du Registan, les Mongols furent décidément des bâtisseurs éclectiques…(Le Figaro-30.07.2010.)

*CARNET DE VOYAGE

Formalités

Le visa s’obtient auprès de l’ ambassade d’Ouzbékistan , 22, rue d’Aguesseau, 75008 Paris (service consulaire:01.53.30.03.55 ). Organiser le séjour

Orients , 27, rue des Boulangers, 75005 Paris (01.40.51.10.40; www.orients.com). Parmi les propositions de ce spécialiste des itinéraires empruntant la route de la soie, le circuit «Coupoles d’azur en Transoxiane» réunit en un seul voyage de deux semaines toutes les merveilles de l’Ouzbékistan, parmi lesquelles les incontournables Khiva, Boukhara (où des soirées musique, chants et danses sont au programme) et Samarkand. A partir de 2 395 € par personne en groupe (15 à 20 participants) et de 2830€ en individuel. Prix au départ de Paris, incluant l’hébergement en hôtels de charme, 3 et 4 étoiles, la pension complète (dont deux dîners traditionnels à Tachkent et Samarkand), les transferts, les services d’un guide.

*Comment y aller?

Uzbekistan Airways , 4, passage Saint-Roch, 75001 Paris (01.42.96.10.10; www.uzairways.com). Deux vols directs Paris-Tachkent par semaine, en haute saison. A partir de 660€.

 

Les créneaux et les miniaturiste vedette de Boukhara. remparts en pisé de Khiva enserrent la vieille ville, interdite aux voitures. Un décor de cinéma.

Les créneaux et les miniaturiste vedette de Boukhara. remparts en pisé de Khiva enserrent la vieille ville, interdite aux voitures. Un décor de cinéma.

*Quand y aller?

Compte tenu des températures en été (35 °C et plus), les meilleures périodes sont de mars à juin et de septembre à novembre.

*Se loger

A Khiva:Orient Star , 1, P. Makhmud Street, 220900, Khiva, (00.998.62.375.49.45 ; orientstarkhiva@rambler.ru). Ancienne madrasa du XIX e siècle, à l’intérieur de la vieille ville. Les chambres – évidemment réaménagées – sont les ex-cellules des étudiants en religion. A partir de 50 € la double. A Boukhara : Boutique hôtel Minzifa , 63, Eshoni Pir Street, Old Town Bukhara (info@hotel.minzifa.com). Dans le cœur historique. Décoration orientale. 50 € la double. K.Komil (00.998.65.223.87.80 ; www.komiltravel.com). Un Bed &Breakfast, bien tenu et anglophone (c’est rare). 50 € la simple. Sinon, le groupe Malika (www.malikahotels.com) est présent dans toutes les villes touristiques. Entre 40 et 60€.

Ou se restaurer?

A Khiva :Kheivak , Hotel Malika, Khiva (www.malikahotels.com). Belle terrasse sous les arbres, où l’on sert des brochettes. Autour de 15 €. A Boukhara:Art Café , 15, Hakikat Street, Bukhara (00.998.90.718.05.68 ; davron35@mail.ru). Dans le bazar des chapeliers. Entre 10 et 20 € le repas. Particularité:Davron Toshev, le plus célèbre miniaturiste d’Ouzbékistan (portraits et scènes caravanières), y travaille et y expose. Un perfectionniste qui utilise des pinceaux munis d’un seul poil de chaton (de trois jours, précise-t-il) pour tracer les cils des femmes représentées sur ses œuvres… A Samarkand:Karim Bek , 194, Amir Temur Street, Samarkand (00.998.66.221.27.56). Une adresse très prisée des habitants de la ville, qui y viennent en famille.

*Ne pas manquer

A Boukhara, en face de l’ Art Café , le magasin Silk Road Spices (www.silkroadspices.org), «épicerie familiale depuis 600 ans» (sic), offre toute la gamme des épices ayant fait la réputation des anciennes routes commerciales. On retrouvera la même atmosphère au Sovga (sovga@mail.ru), atelier-boutique où l’on confectionne encore à la main les broderies incrustées de fils d’or (manteaux, caftans, robes) qui frappèrent tant Marco Polo. A Samarkand, on peut assister à des défilés étonnants à la maison Aiesha (www.aiesha-art.com). La créatrice russe Romanenko Valentina Nikolaevna y présente une ligne de vêtements inspirée des styles et techniques de la route de la soie.

(1) A l’époque, on parlait de la Transoxiane car il s’agit du territoire situé au-delà de l’Oxus, nom gréco-latin du fleuve Amou-Daria. Il sera baptisé Ouzbékistan au XIVe siècle, en hommage à Ouzbek Khan (1282-1342), qui convertit les autochtones à l’islam.

(2) La route de la soie est une expression récente. Inventée en 1877 par le géologue et géographe allemand Ferdinand von Richthofen, elle désigne le réseau de communications entre l’Orient et l’Occident, par lequel transitèrent les produits (soie, tissus, épices, porcelaine) mais aussi les religions, les idées et les techniques.(3) L’avantage de voyager en fratrie nous est expliqué par Francesco Balducci Pegolotti, commerçant florentin, qui signa vers 1340 un manuel destiné aux marchands en route vers l’Orient, Pratica della mercatura:Si un marchand meurt en route, à l’aller comme au retour, tous ses biens deviendront la propriété du seigneur de la province dans laquelle il est mort. (…) Mais si son frère l’accompagne, les officiers du seigneur lui rendront les biens du défunt, qui ainsi seront sauvés.(4) Les historiens estiment que les campagnes de Gengis Khan firent environ 5millions de morts. Il sera «surpassé», cent cinquante ans après par Tamerlan, dont les conquêtes se soldèrent par un bilan encore plus lourd: entre 15 et 20millions de morts.(5) Capitale de la Sogdiane et relais majeur de la route de la soie depuis le début de notre ère, Samarkand s’appelait alors Afrasiab. Au musée d’Histoire de Samarkand, des peintures murales du Vie siècle démontrent le degré de développement et de magnificence atteint par cette cité, avant sa destruction par les Mongols.

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6 réponses à “Boukhara et Samarkand, cités mythiques”

  1. 11 11 2011
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  5. 6 01 2014
    Teisseire (10:38:29) :

    Bonjour Monsieur,

    Un ami, malheureusement décédé, a laissé le manuscrit d’un conte (« Le pays des larmes » de François Calvet) qui se déroule entre l’Egypte et Samarkand. Nous cherchions une photo de Samarkand, entre autres, pour la couverture du livre qui devrait être édité en février. Est-il possible d’utiliser votre photo de Samarkand ? Nous mentionnerons bien sûr votre nom et le copyright. Dites-nous si vous voulez que nous vous l’achetions.
    Nous vous enverrons un exemplaire de l’ouvrage. Je peux également vous envoyer le fichier du manuscrit si vous voulez le lire avant.
    Bien cordialement
    Patrice Teisseire
    06 80 42 10 71
    **Réponse: Merci du message. La photo de Samarkand n’est pas de moi. Je l’ai reprise avec l’article mentionné dans la source.Tous mes blogs sont gratuits et je ne vise aucun profit particulier. Avec mes amitiés.*L’auteur.

  6. 11 03 2016
    Mel Darnstaedt (21:31:10) :

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