Changer de vie ou le grand saut dans l’inconnu

La maison du bonheur - Jérôme et Géraldine Thuillier au Clos Saint Saourde, la maison d’hôtes qu’ils ont ouverte en Provence, au pied du mont Ventoux, face aux Dentelles de Montmirail. C’est la naissance de leur quatrième enfant, Camille, qui les a décidés à quitter Paris, en 2004 ; mais aussi l’envie de se réaliser dans un nouveau projet professionnel plus épanouissant !
La maison du bonheur – Jérôme et Géraldine Thuillier au Clos Saint Saourde, la maison d’hôtes qu’ils ont ouverte en Provence, au pied du mont Ventoux, face aux Dentelles de Montmirail. C’est la naissance de leur quatrième enfant, Camille, qui les a décidés à quitter Paris, en 2004 ; mais aussi l’envie de se réaliser dans un nouveau projet professionnel plus épanouissant ! 

En ces temps de bouleversements économiques, l’envie de larguer les amarres et de trouver un nouvel équilibre fait son chemin. Signe d’un malaise général ou expression d’une vraie vitalité ? Rencontre avec ceux qui ont fait le grand saut dans l’inconnu.

Changer de vie ou le grand saut dans l'inconnu coeur- - Beaumes-de-Venise, dans le nord du Vaucluse. C’est là que Jérôme et Géraldine Thuillier, 40 et 36 ans, ont posé leurs valises avec leurs quatre enfants. Des champs de vignes à perte de vue. Au loin, le splendide massif des Dentelles de Montmirail et le mont Ventoux. Bienvenue au pays des cigales, des dîners d’été sous le poirier et du vin qui a le goût des vacances. Géraldine était consultante à la Défense, Jérôme, directeur de clientèle en charge du développement dans une agence de design du quartier de l’Odéon, à Paris. Une vie parfaite. Trop sans doute. «Nous n’avions pas le temps de profiter de la vie, de Paris, des enfants. Je rentrais tard, prisonnier des embouteillages et du stress. J’étais constamment sous pression», se souvient Jérôme.Le couple, qui avait pourtant toutes ses attaches en région parisienne, a décidé de changer de vie en 2004. Objectif : ouvrir une maison d’hôtes. Ils ont jeté leur dévolu sur un vieux mas XVIIIe «resté dans son jus» -comme disait l’annonce – et ils en ont fait la maison d’hôtes «idéale» à leurs yeux : draps de lin, piscine d’eau salée, décoration raffinée… Une vraie carte postale. «La plus belle façon d’envisager l’avenir, c’est de croire en ses rêves», résume Jérôme.

Changer de vie : qui n’y a pas songé ? C’est le souhait de 79 % des Français, révèle le sondage réalisé en exclusivité pour Le Figaro Magazine par OpinionWay. Soit 37 millions d’individus, si l’on se limite aux plus de 18 ans ! Un chiffre qui surprend. Alarmant ? Les plus pessimistes y verront l’indice d’un mal-être profond, le signe d’une inconstance troublante de l’époque, plus que jamais en quête de sens depuis la crise. Les plus optimistes y décèleront, bien au contraire, une formidable soif de liberté, un désir insatiable, quasi boulimique, de mordre la vie – sinon plusieurs vies – à pleines dents.

* 2,5millions de Français ont changé de vie en trois ans

Le phénomène des «bifurcations biographiques», comme disent les sociologues, a certes toujours existé. Dans les années 70, il était même de bon ton, chez les ancêtres des bobos, d’aller élever des chèvres dans le Larzac. Mais ils faisaient figure de marginaux. Aujourd’hui, qui n’a pas dans son entourage un aspirant au changement de cap existentiel ou, mieux, un quasi-héros qui soit déjà passé à l’acte, à l’instar d’Ann, l’héroïne du dernier film de Benoît Jacquot, Villa Amalia. Une femme, superbement campée par Isabelle Huppert, décide de bouleverser le cours de son existence lorsqu’elle apprend que son mari la trompe. Le point de départ d’une quête intime qui conduit Ann sur une île italienne où elle découvre les vertus d’une existence simple et vraie. Depuis sa sortie en salles, le 8 avril, le nombre d’entrées généré par ce film laisse présager un vrai succès.

Comme Ann, 2,5 millions de Français auraient changé de vie au cours des trois dernières années. Des sexagénaires retournent sur les bancs de la fac ou partent vivre sur une île ; des avocats d’affaires ouvrent un restaurant ; des fonctionnaires de l’Education nationale montent leur auto-entreprise, comme Patrick Gerby, 58 ans, qui vend des œuvres d’art sur internet, après avoir été instituteur pendant trente-huit ans. «Il n’est pas donné à tout le monde de vivre de sa passion. Je le découvre un peu tard», regrette-t-il seulement ; des traders entrent dans les ordres, à l’instar d’Henry Quinson, hier spécialiste des options de change dans un prestigieux établissement financier, aujourd’hui moine au cœur des cités HLM de Marseille (lire page 43). Son livre *, dans lequel il relate son aventure spirituelle, s’est déjà vendu à 44 000 exemplaires ! On voit aussi des cadres qui, comme Géraldine et Jérôme, larguent tout pour s’improviser hôteliers à l’autre bout du pays : chaque année, un millier de Français se lancent dans l’aventure des chambres d’hôtes, si bien que la France en compte aujourd’hui 70 000, contre 4 500 il y a vingt ans.

* Vivre plusieurs vies pour rester jeune

«Dans la vie, il faut savoir saisir les multiples opportunités qui se présentent», estime Alain Cohen, 51 ans. «Si demain on me proposait d’aller construire des balançoires dans l’espace, j’accepterais tout de suite. Vivre des expériences nouvelles, cela vous maintient jeune!» Alain Cohen parle en expert : il a déjà vécu trois vies. «Ce n’est pas ma faute!», s’excuse-t-il. Dès l’âge de 8 ans, il était repéré par Claude Berri, qui l’engageait pour son film Le Vieil Homme et l’Enfant. Alain jouait l’enfant, au côté de Michel Simon. Un chef-d’œuvre. Deux autres films suivront : Le Cinéma de papa et La Première Fois, toujours de Claude Berri (puis, beaucoup plus tard, Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, avec Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat…). Devenu architecte à l’âge adulte, Alain Cohen a connu un certain succès dans sa profession. Jusqu’à la crise de 1993 : l’agence qu’il avait créée, à Paris, fait alors faillite. Alain décide de partir un an dans un kibboutz pour se changer les idées. Et cela lui a donné la passion… des fruits et légumes. Aujourd’hui, il a monté le réseau La production à la carte. «Je déniche des agriculteurs qui, tout en respectant la nature, font des produits exceptionnels: tomates anciennes, betteraves bouton d’or, citron caviar… et je les mets en contact avec les grands chefs parisiens.» Un succès. Au point que les plus grands noms du métier se battraient presque, aujourd’hui, pour participer à son « Voyage des chefs » : quatre jours les pieds dans les labours et le nez dans les aromates !

Pour se décider à changer de vie et devenir, comme le décrit la sociologue Catherine Négroni, «acteur de sa biographie», il faut souvent un événement déclencheur, un grain de sable dans la mécanique qui soudain fait entrevoir l’existence sous un jour différent. Un licenciement, une rupture sentimentale, la naissance d’un enfant, la crise de la quarantaine, la fatigue, et voilà que certains se disent soudain : après tout, moi aussi, «j’aurais aimé être un ar-ti-iiiste!», à l’image de Sam Lion, le héros d’Itinéraire d’un enfant gâté (Jean-Paul Belmondo), un chef d’entreprise qui, la cinquantaine passée, décide de tout quitter pour aller vivre en Afrique.

Dans bien des cas, ce sont les contraintes financières qui se révèlent décisives. Que de jeunes couples ont quitté la région parisienne ces dernières années, ne supportant plus de payer des loyers astronomiques et désespérant de devenir propriétaires dans la capitale : les prix, malgré le ralentissement actuel, restent supérieurs de 77 % à ce qu’ils étaient il y a cinq ans. Il n’est guère étonnant que parmi les Parisiens déclarant vouloir changer de vie, 58 % d’entre eux rêvent de vivre « ailleurs ».

* Pas de parachute doré pour ceux qui font le grand saut

L’état d’esprit, également, est différent. L’ambition, la carrière professionnelle passent désormais souvent au second plan. Beaucoup, notamment parmi les cadres, choisissent de privilégier leur épanouissement personnel et familial à des carrières chronophages dans l’entreprise (travailler moins ou arrêter de travailler est ainsi le rêve de 17 % des Français, révèle notre sondage). Pour eux, pas de stock-options, et encore moins de parachute doré lorsqu’ils sautent dans l’inconnu ! Mais qu’importe : un jour, lassés de se donner à fond sans percevoir les fruits de leurs efforts, ils prennent leurs distances, puis le large, revendiquant le droit à une seconde vie. Une seconde chance, même : celle d’être heureux. «Onze mois de galère pour un mois de vacances, non merci», résume Flore (lire page38), qui a quitté un job très confortable à Paris pour devenir artisan d’art à Londres. Dans le monde qui est le nôtre, l’individu ne supporte plus de n’être qu’un numéro. Il veut exister, se réaliser en développant ses talents. Bref : tenter d’être en phase avec lui-même.

Et la crise dans tout cela ? Pour 45 % des Français (et 55 % de ceux qui déclarent vouloir « souvent » changer de vie), elle pourrait constituer une incitation majeure à passer à l’acte. Le spectre des licenciements est dans tous les esprits. «Si cela m’arrive, que ferai-je?» Changer de vie est une solution possible, surtout passé la quarantaine, lorsqu’il devient plus délicat de se « recaser ». Il faut alors se montrer mobile, y compris dans sa tête, et accepter l’idée d’une reconversion, voire d’une transformation profonde de son quotidien. Est-ce la raison de l’incroyable engouement pour le tout nouveau statut d’auto-entrepreneur qui a séduit 135 000 Français en trois mois ?

* Dans un monde en quête de sens, l’individu se cherche aussi

Mais l’impact de la crise est sans doute plus profond encore qu’on ne le croit : l’ampleur des bouleversements qui frappent l’économie mondiale remet en cause bien des certitudes ! Quid du capitalisme roi, de la suprématie de l’argent et d’un progrès qui ne s’exprimerait, pour le commun des mortels, qu’à travers l’accumulation de biens matériels et la réussite d’une carrière professionnelle ? «Dans un monde en quête de sens, l’achat d’un nouveau canapé ne peut servir de raison de vivre!», faisait remarquer récemment la philosophe Chantal Delsol, sur un plateau de télévision. «Si tant de gens ont des problèmes pour se trouver, s’ils doivent emprunter de multiples visages pour dire qui ils sont, c’est parce que le monde développé ne sait plus très bien où il en est ni où il va», analyse Didier Long, ancien moine reconverti dans le consulting.

Près de huit Français sur dix, rappelons-le, ont envie de changer de vie : dans un monde en pleine mutation, qui se prépare à renaître sous un jour différent, et peut-être meilleur, c’est finalement plutôt une bonne nouvelle. Les Français n’ont peur ni de l’inconnu ni de l’aventure.(Le Figaro)

 

11 réponses à “Changer de vie ou le grand saut dans l’inconnu”

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